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Pulp Fiction: trois rédemptions et un châtiment 11 juillet 2007

Par Thierry Klein dans : René Girard.
Lu 38 160 fois | trackback

Violence et humour cachent le fait que Pulp Fiction est une mise en scène quasiment didactique des thèses de René Girard sur la violence, la grâce et la rédemption. Le film est constitué de trois histoires presqu’indépendantes - le deuxième titre du film qui apparaît dans le générique est "Three stories about One story".

- Première histoire : Elle commence par une liquidation violente de trois petits malfrats par deux tueurs (Vincent Vega, joué par John Travolta et son collègue Jules) et se termine par un braquage dans une caféteria.

- Deuxième histoire: C’est le récit de la soirée passée entre Vincent Vega et Mia, la femme de Marsellus, patron de Vincent.

- Troisième histoire : Butch, le boxeur (Bruce Willis), arnaque Marsellus - un truand violent. En tentant d’échapper aux griffes de Marsellus, Butch tue Vincent Vega. Marsellus et Butch se retrouvent prisonniers d’une bande de sado-masochistes, dont ils finiront par se libérer, grâce à Butch.

La structure du film est cyclique. Les trois histoires sont présentées de façon intercalée. Le film commence par le braquage de la cafétaria et se termine par cette même scène - filmée deux fois, donc, mais pas à l’identique: les dialogues des personnages diffèrent entre le début et la fin du film, ce qui a son intérêt mais ne constitue pas le sujet de ce billet.

Les personnages principaux sont des truands ou des délinquants. S’ils ont leur propres lois, leurs propres règles qui codifient leur comportement, le meurtre du prochain ne constitue en aucun cas un interdit. La violence est présente partout et on tue de façon habituelle, dans Pulp Fiction, parfois même par mégarde, avec beaucoup d’humour, comme lorsque Vincent Vega tue le dernier malfrat dans sa voiture.

Mais, au-delà des multiples surprises que réservent le scénario, la mise en scène, les dialogues, le thème central de Pulp Fiction est bien la rédemption. Les quatre personnages masculins principaux (Vincent, Jules, Marsellus - les truands et Butch, le boxeur) ont tous leur propre chance de rédemption dans le film. La grâce leur est accessible. Ceux qui la saisissent survivent; ceux-qui la négligent sont condamnés et meurent.

La rédemption de Jules…

Jules, un des tueurs, assassine depuis toujours ses victimes en citant Ezechiel (soi disant Ezechiel 25:17, mais la référence est fausse), en toute bonne conscience. Dans une logique chrétienne, on pourrait dire qu’on peut lui pardonner “parce qu’il ne sait pas ce qu’il fait”.

"Blessed is he who, in the name of charity and good will, shepherds the weak through the valley of the darkness. For he is truly his brother’s keeper and the finder of lost children. And I will strike down upon thee with great vengeance and furious anger those who attempt to poison and destroy my brothers. And you will know I am the Lord when I lay my vengeance upon you." - puis, il tire sur sa victime.

Mais lors du massacre des petits malfrats (chronologiquement, la première scène du film), il échappe à plusieurs balles tirées à bout portant "par miracle": le terme est à prendre au sens propre car c’est le début de sa "conversion". Ce qui sauve Jules, c’est qu’il reconnaît et admet le miracle. Il retourne alors sa citation à son détriment. Il comprend qu’il est lui-même le persécuteur et qu’il a suivi, en termes girardiens, "La route antique des hommes pervers". Il vit une révélation structurellement comparable à celle de Paul.

"I been sayin’ that shit for years. And if you ever heard it, it meant your ass. I never really questioned what it meant. … Now I’m thinkin’: it could mean you’re the evil man. And I’m the righteous man. And Mr. 9mm here, he’s the shepherd protecting my righteous ass in the valley of darkness. Or it could be you’re the righteous man and I’m the shepherd and it’s the world that’s evil and selfish. I’d like that. But that shit ain’t the truth. The truth is you’re the weak. And I’m the tyranny of evil men. But I’m tryin’, Ringo. I’m tryin’ real hard to be a shepherd."

La rédemption de Butch…

Butch, le boxeur, arnaque Marcellus, le truand. Son arnaque est la cause de la mort au combat d’un autre boxeur, ce dont il se fiche éperdument et alors que Marcellus veut le tuer, il sauve Marcellus des griffes de ses assassins sado-masochistes - ce qui va contre ses intérêts immédiats. Après tout, s’il ne sauve pas Marcellus, il est lui-même hors de danger.

Rédemption de Marcellus, châtiment de Vega

Marcellus lui laisse alors la vie sauve - lui aussi a saisi sa chance et va donc vivre.

Le seul qui va mourir, tué par Butch, c’est finalement Vincent Vega (John Travolta). Lui aussi a eu sa chance (il a été sauvé par miracle comme Jules); il a vu, mais n’a pas cru. Vincent Vega, du début à la fin du film, est totalement inaccessible à toute compassion. Même lorsqu’il sauve Mia d’une overdose (il la "ressuscite" au sens littéral du terme en la frappant au coeur - lourd symbole), il ne pense en fait qu’à se protéger vis-à-vis de Marcellus.

Signes et symboles dans Pulp Fiction

Le film abonde de signes, parfois d’ailleurs très lourds, qui vont dans le sens de ma thèse.

- Concernant la réalité du "miracle", les traces des balles dans le mur sont présentes avant que les coups de feu ne soient données, comme si réellement leur trajectoire était déterminée par une influence surnaturelle

- Il y a une autre conversion probable, à savoir celle des braqueurs de cafetaria, que Jules épargne - la scène se situe après sa propre conversion - et à qui il laisse le résultat de leur larcin (structurellement, la scène est une réplique de celle des candélabres que l’évêque de Digne donne à Jean Valjean)

- Butch est le héros le moins mauvais - donc le plus facile à sauver du film. Une scène, lourde et drôle à la fois, nous conte l’histoire de sa montre en or (Gold Watch), seul souvenir qui lui reste de son père mort au combat. Cette montre oubliée, qui est une sorte de lien humain, il retourne la chercher dans son appartement à ses risques et périls - l’appartement est occupé par des tueurs - et c’est le début de l’enchaînement qui va le sauver (Watch : la montre, mais aussi, le Gardien).

- Pulp Fiction, dès le titre, est bien une affaire religieuse. Pulp Fiction signifie en gros "roman de gare sanglant" , mais Pulpit, c’est aussi la Chaire. (Pulpit oratory, éloquence de chaire). Tarantino réutilisera ce procédé dans “Inglourious basterds” (”Glory: la Gloire. Inglorious basterds, les hommes hors la Gloire).

Toute l’oeuvre de Tarantino n’est qu’une variation sur le thème de la violence arbitraire, mimétique, circulaire, interminable. La différence entre Pulp Fiction et Inglourious Basterds, c’est le stade d’avancement de la violence. Les héros de Pulp Fiction sont accessibles à la rédemption et survivent. Ceux d’Inglorious sont irrécupérables - hors la Gloire - et ne pardonnent jamais. Le film se termine en massacre de masse (la montée apocalyptique, terminale de la violence extrême). Butch dans Pulp Fiction : “It’s a little early in the morning for explosions and war.” (citation évidemment inspirée par… Apocalypse now - I love smell of napalm in the morning). La violence, dans Pulp Fiction, se situe précisément au stade qui précède l’Apocalypse d’Inglourious basterds.

- les références au désir mimétique, aux doubles abondent dans le film, en particulier dans l’épisode Vincent Vega-Mia, où John Travolta et Uma Thurmann dînent dans un restaurant dont les serveurs sont des sosies de célébrité - John Travolta est lui-même la copie bedonnante du danseur qu’il était dans la Fièvre du Samedi Soir.

Ce qu’il faut donc retenir de Pulp Fiction, c’est que l’histoire principale est volontairement emmêlée et sa signification volontairement dissimulée. L’histoire fonctionne parfaitement à deux niveaux: le spectateur moyen le prend comme un roman policier assez violent, assez drôle. Le spectateur intello, pour peu qu’il ait un peu fumé la moquette, décèle sa structure profonde, bâtie d’après une multitude de références girardiennes, ce qui en fait un film au fond assez lourd - mais heureusement, il y a l’humour, toujours l’humour.

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Commentaires»

1. coco cake - 11 août 2007

ça veut dire quoi "arnaque"?

2. alexis - 8 décembre 2007

Ok pour l’article, sur la structure profonde, c’est vrai que c’est une histoire de rédemption. mais par contre, les "références" au mimétique ne sont pas pertinentes: on retrouve des doubles de quelque chose dans n’importe quelle oeuvre…

3. Jean-Manuel Miquel - 26 mai 2009

bon article , bon observation , je suis tout a fait daccord sauf sur un point , pour moi pulp fiction n’est pas un film religieux , il va au dela ,c’est un film qui demontre l’importance de la remise en question de soi meme , poussé a l’extreme evidement avec ce contexte de gangsters , mai qui provoque malgré tout chez le spectateur une identification au personnages .