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Je suis le frère de l’homme qui a vu l’Ours 27 mai 2008

Par Thierry Klein dans : Stanford.
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Il était bien 8 h du soir – la nuit tombait déjà, il pleuvait à cordes, il faisait frisquet - quand nous sommes enfin arrivés à Yosemite. Nous étions partis trop tard de Stanford, comme toujours et il allait encore falloir trouver un emplacement correct, planter la tente et faire la bouffe - autant dire que tout ça n’était guère réjouissant. Pour le cliché feu de camp, marshmallow, nuit à la belle étoile, on repasserait.

Je ne me souviens plus parfaitement qui était présent, c’était il y a 20 ans. D’autres étudiants ; Pascal, les deux Annes, peut-être Jean-Christophe (?) et bien sûr Anne-France et Olivier, mes frère et sœur jumeaux qui étaient venus apprendre l’anglais me faire une visite cet été.

Tous les étudiants de Stanford passent de temps à autre un week-end à Yosemite. Ca devait être la 3ème ou 4ème fois que j’y allais et je l’ai jouée à la française. Trop tard pour demander une autorisation officielle pour camper chez les Rangers, marre qu’ils me bassinent avec les mesures de protection contre des ours qu’on ne voit jamais – j’ai pris un chemin sur la droite, traversé 200 m de forêt jusqu’à une clairière et j’ai stoppé le moteur de ma magnifique Cadillac Coupe De Ville couleur mentalo, année 1950 (3500 USD à l’achat, le cauchemar américain pour la consommation - 29 litres au 100, mais à 8, on y tenait à l’aise !).


Je ne sais plus qui a commencé à dresser les tentes. Moi j’étais le cuisinier officiel, ze chef, et j’ai commencé à sortir les pâtes, la sauce tomate, la viande. J’ai allumé le feu – ce soir là, ce serait du butagaz because la pluie. Ca m’a pris quelques minutes et j’ai demandé à Anne-France d’aller chercher la viande, ce qu’elle a fait en renâclant. Anne-France renâcle toujours.

- Putain, Thierry, tu l’a mise où ta viande ?
- A côté de la roue de la voiture.
- Putain, Thierry, t’es pas drôle. Allez, tu l’as mise où ?

C’est un dialogue typique entre nous. En plus de renâcler, Anne-France dit aussi toujours « Putain ». Et c’est vrai que je fais toujours des blagues foireuses du style demander à aller chercher des objets qui n’y sont pas. Mais là, j’étais trempé et j’avais déjà un putain de feu butagaz qui menaçait de s’éteindre à cause d’une putain de pluie et d’un putain de vent. Autant vous dire que j’étais loin d’avoir eu la putain d’idée de faire une blague en déplaçant un putain de sac de viande.

On a commencé à la chercher un peu partout, la barbaque – que tout le monde m’accusait bien sûr d’avoir égarée car il faut aussi vous dire qu’en plus je suis susceptible d’égarer à peu près tout ce qui passe entre mes mains. Par exemple, ce billet, c’est la troisième fois que je le rédige – j’ai perdu à jamais les deux premiers satanés brouillons. J’en étais à penser qu’on m’avait peut être fait, à moi, une blague foireuse quand tout à coup, j’ai entendu mon frère crier dans mon dos.

- Hey, you, cif, come back with ze food !

En soi, c’était une phrase tout à fait extraordinaire. Depuis 10 jours qu’il était en Amérique, mon frère n’avait pas prononcé le moindre mot en anglais – et il n’en prononça plus aucun autre jusqu’à son départ. Là il s’agissait d’un phrase complète. Et sans aucune faute (même si, à cause de l’accent français, le thief avait quelque chose d’ammoniacal).

Je me suis retourné aussi sec, si l’on peut dire et j’ai effectivement vu, à 15 ou 20 mètres, une forme boitillante qui emportait, sur 3 pattes, le sac qui contenait la viande et les fruits. La démarche du voleur me semblait assez bizarre et quelqu’un a crié :

- Attention, c’est un ours !
- A bear, it’s a bear !, a dupliqué mon frère.

Ca en avait tout l’air et nous nous sommes tous retrouvés tout tremblant derrière la voiture (je crois bien que j’en avais perdu les clés, dîtes donc). Puis on a entendu un bruit dans notre dos et quelqu’un (on n’a jamais su qui c’était, mais le premier mot vous donne quelques indications) a hurlé :

- Putain, les ours ! ils attaquent !

Ca a été suivi d’un monstrueux « boum » sur le capot de ma belle Cadillac et d’un monstrueuse débandade (C’était l’époque de Ben Johnson, mais là, le record du monde du 100 m en milieu hostile a été pulvérisé pour la première fois par des amateurs non dopés). Tout le monde s’est éparpillé dans la forêt. On n’entendait plus rien. Au bout de quelques minutes, l’irrépressible besoin d’information de l’être humain nous a tous fait reconverger vers la Cadillac.

Malheureusement, Pascal gisait inanimé au pied du capot de la Cadillac, une bosse énorme sur le crâne. Fort heureusement, ce n’était pas une grosse patte d’ours qui l’avait frappé, mais bien la peur, uniquement la peur. C’est lui qui en s’évanouissant avait bruyamment frappé la voiture.

Toujours distant de 15 ou 20m, l’ours observait tout ce remue-ménage d’un air placide tout en farfouillant distraitement dans le sac de bouffe. Il avait laissé tomber quelques tomates en chemin et nous avons courageusement essayé de les récupérer – on avait vraiment faim, nous étions jeunes et courageux – mais notre progression face à l’ours se faisait centimètre après centimètre et il suffisait qu’il fasse le moindre geste (comme se recoiffer, par exemple) pour que nous reperdions précipitamment 10 mètres de terrain.

On a essayé de se rabattre sur les pâtes mais l’ours avait renversé l’eau potable et on a dû les manger presque crues. Pascal, qu’on avait étendu à l’intérieur de la voiture (j’avais retrouvé les clefs, d’ailleurs en général, je retrouve tout, c’est juste une question de temps) essayait de nous persuader que c’était l’absence de tabac qui était la cause de son évanouissement et pour qu’il sauve les apparences, nous le gavions de cigarettes. Il avait très soif.

- Donne-lui encore à boire, dit mon frère, (qui avait retrouvé son français).

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Commentaires»

1. Hey, you, cif, come back with ze food - 31 mai 2008

putain 20 ans déjà…….
Tu peux aussi rajouter qu’on a pas fermé l’oeil de la nuit à cause du froid ( O°) et de la crainte de l’ours qui pouvait rôder dans les parages.

Tu vois, il faut que je sois dans une situation d’extreme urgence ( faim..) pour prononcer une phrase presque correct en Anglais.

Autremement, Jean christophe n’était pas venu.ça j’en suis sur.

2. Hey, you, cif, come back with ze food - 31 mai 2008

ce n’est pas vrai, je ne renacle pas tout le temps
ta petite soeur qui se rapelle de cette nuit passée à Yosémite même si il y a déjà 20 ans!!!! putain 20 ans!!!

3. Lania - 7 juin 2008

Et bien voilà une conteuse morte de rire, effondrée sur son clavier qui tout humide ne peut plus travailler. Tant pis pour lui, j’ai trop ri.

J’ai pensé, as-tu le droit de… mais ce n’est pas ma faute à moi : partie de Guy B ART -je l’aime beaucoup- je me retrouve avec “Derrière l’étang” et je déboule en pleine forêt : putaing le net alors c’est fort. C’est bon de débloguer.
Bonjour Thierriy et beau week end: ici à Rennes, pour l’instant, scolairement grandiose je dirai “The sun is shining..” et sur ce m’en retourne à pas de velours. LaniaMicalement