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Vous voulez vraiment rééquilibrer les filières du bac ? Donnez-leur des débouchés ! 19 septembre 2007

Par Thierry Klein dans : Politique.
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Depuis que je suis tout petit, ce qui fait tout de même maintenant plus de 30 ans, il ne se passe pas 2 ou 3 ans sans qu’un ministre de l’Education n’annonce sa volonté de réformer les filières du baccalauréat, pour les rééquilibrer. Variante fréquente, mais équivalente: “on va supprimer la suprématie de la série S” (anciennement série C). Vendedi dernier, c’est Darcos, notre nouveau ministre de l’Education, qui s’y recolle.

C’est un objectif annoncé tellement fréquemment que vous pouvez être sûr qu’il ne sera pas atteint… Ca fait partie des réformes “marronier” … (Autre exemple de marronier: “on va rentabiliser l’activité frêt de la SNCF”. Là aussi, on l’annonce depuis 30 ans, mais, soyez tranquille, ça n’arrivera jamais… Pour différentes raisons structurelles, sur lesquelles je reviendrai peut-être un jour, on ne rendra pas l’activité frêt de la SNCF profitable - mais on affichera sans cesse le même objectif, toujours renouvelé mais jamais atteint).

La raison pour laquelle on n’a jamais rééquilibré les filières du bac, quels que soient les objectifs annoncés, tient au système des élites à la française. La filière S mène non seulement à l’X, mais aussi à tous les autres diplômes reconnus, et c’est ce qui la rend la plus intéressante aux yeux des élèves et des parents.

Toutes les autres filières prestigieuses (1) sont en effet vues comme des “sous-X”, des écoles qu’on va faire parce qu’on n’a pas pu avoir Polytechnique. Je ne parle pas que des écoles d’ingénieurs, je parle vraiment de toutes les filières, y compris Médecine, HEC, etc… (Pourquoi le niveau demandé en Maths à HEC est-il si élevé comparé à ce qui est demandé dans les autres pays du monde pour une école de commerce ? C’est parce qu’HEC est au fond conçue pour des élèves qui ont raté l’X. Pourquoi la fac de droit est-elle méprisée ? C’est parce qu’il n’y pas de maths, donc pas de réelle sélection dont découle, dans le système français, toute la notion de compétence).

En ce sens, un parcours scolaire en France est toujours un échec, sauf pour celui qui finit major de l’X, comme je l’ai écrit dans un de mes billets sur les élites.

Comme un aimant, Polytechnique, qui ne forme que quelques centaines d’élèves par an, polarise donc tout le système scolaire français. Vous pouvez prendre toutes les mesures que vous voulez, tenter de revaloriser la filière Y ou Z (je n’ose dire la filière X !), parents, élèves et professeurs perçoivent bien que le critère de réussite scolaire (la valeur du diplôme final) n’est qu’une fonction de la distance à l’X. Comme c’est la filière S qui forme à l’X, elle reste la filière privilégiée. Concrètement, les “S” réussissent mieux à l’X, ce qui est somme toute naturel, mais aussi mieux à HEC, à Médecine, à Normale sup Lettres, à l’ENA et à toutes les filières. Puis vient la filière SVT, qui laisse quelques chances pour Médecine ou une Ecole de commerce. La filière éco condamne à la fac - autrement dit le chômage - ce qui la rend si décriée. Etc…

Somme toute, pour réellement rééquilibrer les filières, les mesures à prendre sont assez simples. Il suffit de détacher l’enseignement supérieur de l’X et de donner des débouchés réels à toutes les filières. Ainsi, si demain, HEC annonçait que 70% des élèves qu’elle sélectionne viendront nécessairement de la filière éco, si les facs de Médecine recrutaient 70% de leurs étudiants dans la filière SVT, les facs de droit dans les filières littéraires, etc…, les filières seraient rééquilibrées dans leur débouchés et on verrait beaucoup plus d’élèves effectuer des choix de filière positifs, par affinité ou par vocation.

Le système éducatif qui en résulte serait tout aussi sélectif, mais certainement beaucoup plus sain et libérerait beaucoup d’énergies actuellement soumises à la “dictature des maths” ou à la “culture de l’échec”, ce qui est exactement la même chose.

Pourquoi ne l’a-t-on pas fait jusqu’à présent ? Il y a beaucoup de résistances parmi les élites (toujuors les moins bien placées pour se réformer elles-mêmes, d’autant plus qu’en France les élites sont sclérosées et que leur nature est aristocratique) et aussi dans l’Education Nationale elle-même, du moins à son plus haut niveau, là où les filières, les programmes et les concours d’entrée se définissent.

J’ai eu un jour une discussion stupéfiante avec un des inspecteurs généraux de l’Education Nationale qui partageait en tous points mon analyse sur le rôle de l’X, mais qui le trouvait très positif et pour qui une telle réforme des filières était inenvisageable car elle nuirait à l’X et aux grandes écoles, fleuron, comem chacun sait, de la formation à la française…

On veut réformer la France, paraît-il ? Et on recherche même les causes culturelles et psychologiques qui nuisent à la croissance ? Voilà une réforme qui ne coûterait rien et qui aurait un impact majeur.

(1) ENA et certaines spécialités de Normale Sup mises à part,

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