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Interdiction des sondages: article le plus pompeux jamais écrit sur le sujet 21 avril 2007

Par Thierry Klein dans : General.
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Dans mon précédent billet, j’écrivais que l’article d’Eric Nicolier, sur Agoravox, était l’article le plus pompeux à ce jour sur le sujet. Tout est dans le "à ce jour", cher lecteur, car j’ai décidé de faire mieux. Le billet que tu vas lire est de loin le plus pompeux qui a été écrit - et j’ose dire qui sera écrit - sur ce sujet crucial.

Tu vas parcourir l’alpha et l’omega des articles sur le droit-au-sondage-ou-non-dans-les-48h-qui-précèdent-le-scrutin, à tel point qu’ensuite, tu n’auras plus du tout envie d’en lire aucun autre (et peut-être le présent billet est-il si pompeux que tu n’auras même plus envie de lire du tout pendant un bon bout de temps).

Ce billet va répondre à toutes tes questions sur le sujet, y compris aux questions que tu ne t’es jamais posées et, pour couronner le tout, il va en plus t’être d’une aide très précieuse pour savoir comment voter dimanche car, lecteur, tu es à 47,3% indécis comme le montrent tous les bons sondages - du moins ceux qui ont été publiés avant aujourd’hui, puisqu’aujourd’hui, il n’y a plus de bon sondage, il n’y a plus que des rumeurs et des sondages hors-la-loi.

En y réfléchissant, ce billet va t’être tellement utile pour voter que le Législateur en aurait probablement aussi interdit la parution à un moment aussi tardif s’il avait simplement pu envisager qu’une production de cette qualité était accessible à l’Esprit Humain. Il ne l’a pas fait et c’est tant mieux pour toi, Lecteur. Tu vas pouvoir devenir plus intelligent de façon tout à fait légale.

D’abord, lecteur, tu te demandes sans doute pourquoi cette loi existe ? Et pourquoi elle n’existe qu’en France ? La loi est assez récente (1977). Quelques remarques, pour commencer:

- Elle est toute récente parce que la technique des sondages l’est. En gros, la loi a été votée environ 10 ans après la banalisation des sondages d’opinion. Avec Internet et l’accélération des méthodes de communication en général, sans parler du lobbying des instituts de sondage, le délai de 7 jours initialement prévu a semblé de plus en plus dur à respecter et a été réduit à 2 jours en 2002.

- Le but affiché de la loi est d’empêcher la manipulation des électeurs par la divulgation de tendances de vote au tout dernier moment. Comme, dans le même temps, l’accès à l’information est libre en France et qu’on a du mal à voir en quoi la publication d’une information réelle, indiquant les vraies tendances de vote du pays pourrait nuire à la démocratie, la loi n’a de sens que si on envisage la possibilité de publication de sondages erronés qui joueraient sur le résultat du vote. Un sondage peut être faux pour deux raisons : une marge d’erreur trop importante, résultant d’une erreur technique (raison involontaire d’erreur) ou une volonté machiavélique de manipulation de l’opinion (erreur volontaire).

- La loi reconnaît donc le caractère imparfait du sondage en interdisant sa publication, mais considère, dans sa grande bêtise, que les sondages publiés plus de 7 jours (2 jours depuis 2002) avant le scrutin ne manipulent pas l’opinion. (Evidemment, aucune justification scientifique sur ce point mais les tentatives d’interprétation psychologisantes sont bien sûr nombreuses).

- La loi interdit la publication, et non pas la réalisation de tels sondages. Cela prouve que les instituts de sondage ont bien fait leur lobbying, car si les risques de manipulation existent vraiment, pourquoi ne pas tout simplement interdire la réalisation de tels sondages dans les deux jours précédant le scrutin ?

Une loi interdisant la réalisation des sondages ne pourrait en effet jamais être contournée par Internet, car les électeurs étant pour encore quelque temps de nature non virtuelle, leur interrogation nécessite une présence physique sur le territoire. Il est donc très facile d’interdire la réalisation de sondages, impossible d’arrêter leur publication une fois qu’ils sont réalisés.

Et cette remarque toute simple, Lecteur, résoud et résume à elle seule tous les articles que tu as pu lire sur le sujet, que tu sois pour ou contre l’interdiction des sondages. La loi française n’est qu’une hypocrisie qui résulte de deux volontés et d’une croyance: la volonté de préserver les intérêts des sondeurs, la volonté de préserver le droit à l’information des "happy fews" ( le monde politique qui continue à avoir accès aux tendances, par opposition au péquin moyen, dont même l’auteur de cet article fait partie, lecteur, aussi incroyable que cela te (et surtout me) paraisse, la croyance que les sondages peuvent influencer l’opinion dans un sens déterminé. C’est cette croyance qui va faire l’objet du reste de mon billet, qui en constitue aussi la partie la plus intéressante, cher Lecteur.

Car tout le monde croit que les sondages peuvent influer sur le résultat de l’élection, mais personne ne sait réellement comment, ni surtout dans quel sens.

Tous les hommes politiques sont convaincus qu’il est important d’avoir de bons sondages - il suffit de voir comment ils les critiquent lorsque ceux-ci leur sont un peu défavorables, comment ils tentent de convaincre leurs interlocuteurs qu’ils "sentent le pays frémir" (et encore, j’emploie des termes mesurés mais les politiques n’ont vraiment pas peur du ridicule. Te souviens-tu, lecteur, du fameux vent qui soufflait sur la Nation en 2002 en hurlant "Chevènement ! Chevènement !" ?).

Que les sondages reflètent, au moins partiellement, le résultat de l’élection future, encore heureux ! Mais il n’est pas du tout prouvé qu’un bon sondage augmente les chances d’un candidat. Le résultat contraire est en fait très fréquent. Par exemple, en 2002, si les sondages avaient mis en évidence un quelconque risque d’avoir Le Pen au second tour, Le Pen ne l’aurait très probablement pas atteint. C’est encore le cas en 2007 et pourtant Le Pen ne cesse de crier que sa position réelle est meilleure que celle que les sondages lui donnent, alors que si les français le croient, ses chances réelles baissent… En fait, il est clair que les sondages peuvent influencer tous les électeurs rationnels - voir le billet amusant de Jacques Attali à ce sujet (mais bien moins amusant que celui que tu as sous les yeux. Lecteur ! Attends donc d’avoir fini de tout lire pour zapper ! Mais quand tu l’auras lu, tu auras appris comment tu dois voter, comme je te l’avais promis dans mon introduction. Il suffit d’être un électeur RA-TIO-NNEL ! )..

Si on résume, il y a trois raisons pour lesquelles les hommes politiques souhaitent avoir de bons sondages. D’abord une très grosse part d’ego (j’ai de bons sondages, donc j’existe), ensuite une bonne pincée de pensée magique (la croyance que le sondage "fait" l’élection, alors qu’en fait il la reflète), enfin et surtout, une reconnaissance intuitive et imparfaite du côté mimétique du vote populaire (les électeurs se copient les uns les autres). Mimétisme ? Et oui, cher lecteur, ça fait longtemps que je ne t’avais pas parlé de Girard.

Petite digression économique intéressante. Sais-tu, lecteur, comment s’établit le cours d’une action en bourse ? Si tu as suivi un cours d’économie élémentaire, on t’a appris que le la valeur de l’entreprise s’établissait en fonction de ses prévisions de bénéfices futurs. (Plus on attend de bénéfices, plus l’action vaut cher). Mais on te dit plus rarement que ces prévisions sont très complexes à faire, pour ne pas dire totalement impossibles à obtenir, dans la plupart des cas.

Car les individus capables d’effectuer ces prévisions, appelons les "les analystes compétents", sont excessivement rares - peut-être même n’existent-ils pas. Dans ce contexte, le cours d’une action étant fixé par la loi de l’offre et de la demande, le marché est beaucoup plus régi par l’imitation que par la compétence réelle des investisseurs. Les investisseurs copient bien sûr les présumés "experts", mais en fait, les bons analystes sont ceux qui sont capables d’anticiper les tendances du marché (les évolutions de la demande, ce que les investisseurs vont vouloir copier…) beaucoup plus que ceux qui sont capables d’effectuer les prévisions de bénéfices. Si un expert observe qu’un cours est sérieusement sous-évalué, pourra-t-il ignorer l’avis des ignorants ? “Non, répond Keynes, il serait déraisonnable d’acheter 25 un titre dont on estime la valeur à 30 en raison de ses bénéfices futurs, si dans le même temps on pense que le marché l’évaluera à 20 dans 3 mois". Toujours Keynes : "En conséquence, le marché spéculatif est comme une foule, ou tous tentent de se copier les uns les autres".

Si donc les valeurs boursières, dont on imaginait qu’elles avaient une base rationnelle de calcul, sont fixées par un mécanisme d’imitation, on imagine encore plus aisément qu’il en soit de même pour les intentions de vote. Pour Tocqueville, c’est une des clés de la démocratie:

"A mesure que les citoyens deviennent plus égaux et plus semblables, le penchant de chacun à croire aveuglément un certain homme ou une certaine classe diminue. La disposition à croire la masse augmente, et c’est de plus en plus l’opinion qui mène le monde…Dans les temps d’égalité, les hommes n’ont plus foi les uns dans les autres, à cause de leur similitude, mais cette même similitude leur donne une confiance presqu’illimitée dans le jugement du public, car il ne leur paraît pas vraisemblable qu’ayant tous des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre… ce qui entraîne une immense pression de l’esprit de tous sur l’intelligence de chacun".

A noter que Tocqueville et Keynes emploient des termes presqu’identiques.

Cette " pression collective" dont parle Tocqueville, c’est une forme de panique. (Définition de la panique : les individus se guident, en masse, de façon instinctive, inconsciente, sur des traits émergents – par exemple la direction générale de la fuite ou dans le cas présent le jugement du public). C’est aussi ce qui se passe lors d’un krach boursier, où tout le monde vend parce que tout le monde vend, sans autre raison valable.

Au final, les hommes politiques veulent croire aux sondages parce qu’ils ont l’impression qu’ils peuvent peut-être déclencher ce mouvement de panique (l’adhésion populaire généralisée) en leur faveur. (Je ne veux pas dire, lecteur, que les hommes politiques font l’analyse brillante que tu viens de lire. En règle générale, ils sont nettement moins profonds que ça (1) et qui plus est, la plupart ne lisent même pas ce blog, aussi incroyable que cela te paraisse. Non, les hommes politiques font un raisonnement de nature plus simple et voient un bon sondage un peu comme un forme de publicité - la publicité constitue d’ailleurs aussi une forme de contagion mimétique).

Croire en la capacité d’influence du sondage, ce n’est donc pas une idée totalement absurde. Mais ça ne veut pas dire que ce soit une idée juste. On ne connaît pas les vecteurs de la panique, ou de l’adhésion populaire, des marchés boursiers. On ne sait pas comment elle se propage, ce qui la déclenche. On peut juste dire que des mécanismes imitatifs agissent sur le résultat de l’élection ou sur le cours de l’action (de façon inconsciente, car as-tu, lecteur, l’impression que tu vas voter en copiant le vote de ton voisin ? Certainement non !). Mais un faux sondage peut-il servir de stimulus, j’allais dire de leurre, à ce comportement imitatif et déclencher un mouvement de ce type ? En fait, personne n’en sait rien - mais ce qui est intéressant, c’est que cette théorie semble accessible à l’expérience. On peut imaginer deux groupes tests à qui on communique des résultats de sondages différents pendant quelques semaines et on peut observer les résultats de leur vote - une expérimentation de nature quantitative est possible.

La semaine prochaine, je traiterai d’un autre sujet crucial qui nous emmènera lui aussi sur des pistes inexplorées : “Pourquoi est-il impossible de se chatouiller tout seul alors qu’il est possible de se masturber avec succès ?” .

De ces deux affirmations, sauf ton respect, tu ne connais probablement par l’expérience que le bien-fondé de la deuxième, cher Lecteur. Je t’invite donc, d’ici à la semaine prochaine, à vérifier au moins la première.

 

(1) De tous les candidats, Ségolène Royal me semble être celle qui a le mieux compris ces éléments. Voir mon billet “De Marie-ségolène à Marianne-Ségolène

 

 

 

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Commentaires»

1. lili - 3 juillet 2007

on nous demande de participer à des sondages (soit-disant rémunérés),et on ne vois rien arriver à part des textes et des trucs incompréhensibles, débiles qui nous brouillent tout, et il ne se passe rien pas d’enquète en cours rémunérés etc.. que de l’arnaque pur!! je vais en profiter que je serais invitée à une certaine émission pour cracher mon venin! espèces de bandits!! vous allez voir!! voleurs arnaqueur!!!!à quel moment fait-on un sondage? et à quel moment sommes-nous rémunérés??? dites-moi un peu? à part vos pages D’EMBROUILLES!!!!! VOLEURS VOLEURS ET VOLEURS!!enfin! je vais pouvoir enfin en parler et citer vos cites à la télé je m’en réjouis d’avance!!!!!!!!!!! à bon entendeur!!!!!!!! voyous!!!!!!

2. Ne pas lire au Salon du Livre - 16 mars 2009

[...] ai-je vu ? Des Stendhals dont des pages ont été arrachées, deux Grand Meaulnes froissés. Les Tocqueville, Montesquieu, Smith, Gibbon et Marx sont pas mal abîmés. Les Freuds ont été attaqués [...]