jump to navigation

La vraie victoire de Ben Laden 18 septembre 2006

Par Thierry Klein dans : Technologies.
Lu 3 563 fois | trackback

Je ne prétends pas détenir la vérité absolue (disclosure : je dis ça par fausse modestie et aussi pour ne pas paraître mégalo) mais je trouve que les réactions contre les propos du Pape sont exactement du même ordre que les réactions contre les caricatures danoises (dont j’ai parlé ici) : à savoir, quoi qu’on pense du fond des propos – ou de la qualité des caricatures – elles sont intolérables.

Ce qu’on reproche au Pape d’avoir dit :

La phrase décisive dans cette argumentation contre la conversion par la violence, c’est :

‘Agir de manière déraisonnable est contraire à la nature de Dieu’. L’éditeur, Théodore Khoury, commente à ce propos: pour l’empereur, un Byzantin éduqué dans la philosophie grecque, cette phrase est évidente. En revanche, pour la doctrine musulmane, Dieu est absolument transcendant. Sa volonté n’est liée à aucune de nos catégories, pas même celle de la raison. (Le pape se référe à un livre de l’empereur byzantin Manuel II Paléologue, l’ensemble de l’intervention est ici).

Plusieurs choses à noter, que je mets en vrac, pas par ordre d’importance :

a) Le Pape cite l’éditeur, ce qui ne veut aucunement dire qu’il l’approuve. Dans une réunion philosophique entre intellectuels, citation ne vaut pas approbation mais contribution, de même que dans un Roman, l’avis du héros n’est pas forcément celui de l’auteur.

b) on peut éventuellement reprocher au Pape une certaine maladresse politique, à tout le moins une absence de distance avec les propos cités, mais il semble que ce Pape soit plus un intellectuel qu’un politique et après tout, il est encore en apprentissage. Dans une entreprise, il serait même toujours en période d’essai, (bien que lui semble embauché à vie, c’est le Contrat Vieille Embauche qui s’applique, semble-t-il ).

c) Quand je lis les propos du Pape et le contexte dans lequel ils ont été prononcés, il me semble très probable qu’il n’a même pas pu concevoir que les phrases qu’il citait pouvaient lui être attribuées directement, ce qui explique son absence de précautions oratoires. En effet :

  • l’Empereur Manuel II Paleologue, un des derniers empereurs de l’Empire Romain d’Orient, bien que chrétien n’est même pas catholique et passe une bonne partie de son règne à louvoyer face aux demandes de conversion du Pape. C’est un schismatique, au sens catholique du terme. C’est plus un grand voyageur - il a visité la France, l’Italie, l’Angleterre ce qui est tout à fait exceptionnel pour un Empereur d’Orient de l’époque - qu’un grand théologien. (Oui, je sais, je ramène un peu ma science, mais c’est pour inciter Davideo à lire Gibbon)
  • Dans la bouche d’un religieux, le côté « raisonnable » de la nature de Dieu n’est pas intrinsèquement supérieur au côté transcendant. Ca m’étonne d’ailleurs que personne en France n’ait relevé ce point qui a opposé Jansénistes et Jésuites et qui oppose encore protestants et catholiques, par exemple, sans qu’il ne vienne à quiconque, aujourd’hui l’idée d’établir une hiérarchie entre les thèses – au sens littéral il s’agit d’hypothèses sur la nature de Dieu et en l’absence de preuve, aucune n’est par nature supérieure à l’autre.

    (De même, la Relativité Générale n’est pas supérieure par nature à la Mécanique Quantique: il s’agit juste d’hypothèses incompatibles sur la nature et qui peuvent choquer les sensibilités de ceux qui pensent que Dieu ne joue pas aux dés - d’abord parce que c’est quelqu’un de sérieux et ensuite parce qu’il a fini par se lasser de ne faire que des double-six).

    Il est important de voir que dans la bouche d’un religieux intellectuel tel que le Pape semble l’être, l’incompatibilité de l’Islam et de la raison n’a pas de caractère insultant en soi. (Et j’insiste à nouveau sur le fait que ce sont de plus les paroles du critique, pas les paroles du Pape, dont j’ose espérer qu’il est assez cultivé sur le plan théologique pour savoir que dans l’Islam, les deux interprétations sont aussi possibles).

  • La phrase citée par le Pape « agir de façon déraisonnable est contraire à la nature de Dieu » est une phrase d’essence spinoziste (avant l’heure) et ces idées ont été longtemps combattues par l’Eglise. Elles ne sont plus combattues car l’Eglise considère aujourd’hui qu’il y a compatibilité entre la raison et l’existence de Dieu mais ne représentent pas non plus la position officielle de l’Eglise – disons que l’Eglise laisse à ses ouailles le soin de se prononcer sur le sujet. Bref, cette phrase peut correspondre à la sensibilité personnelle du Pape, mais ne peut en aucun cas représenter la position officielle de l’Eglise.

Donc, le vrai scandale, comme pour les caricatures, c’est la démesure des réactions en provenance de l’Islam, y compris très souvent, et c’est ça le vrai problème, en provenance de franges de l’Islam dites “modérées”. Dans ces réactions, et dans le fait que plus personne ne semble capable de penser les propos dans leur contexte, je vois la vraie victoire de Ben Laden.

Billets associés :

Commentaires»

1. Domi - 19 septembre 2006

Merci pour ce décryptage. Nos médias font tellement dans la caricature ou la polémique… Il est bon de lire ce billet d’analyse posé et argumenté.