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Libéralisme et patriotisme économique, c’est la même chose 24 mars 2006

Par Thierry Klein dans : Politique.
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C’est incroyable de voir comment des gens capables, intelligents et qui essaient de réfléchir peuvent dire parfois des choses stupides au nom d’une idéologie, ou tout au moins du politiquement correct. Voir le billet “Après le patriotisme économique, voici le patriotisme linguistique“, chez Loïc.

Evidemment, Chirac qui quitte l’assemblée au moment où Seillière prononce un discours, c’est du grand théatre et il y a (peut être) une part de démagogie là dedans…

Evidemment, c’est tentant, facile de l’interpréter comme une attitude ringarde et d’invoquer “la France dépassée et immobile qui se replie dans un monde qui bouge, etc… (Clichés connus, et pas forcément faux d’ailleurs, là n’est pas la question).

Mais sur le fond ?

Le principal intérêt d’une société de libre-échange, mondialisée, pour les anglo-saxons, est qu’elle maintient leur avantage compétitif car les américains disposent d’un quasi-monopole sur le plan financier.

Quel que soit l’endroit dans le monde où se crée la valeur ajoutée, l’Amérique peut l’acheter et l’intégrer à son développement (exemple récent : Skype acheté par eBay).

En ce sens, les américains qui prônent la mondialisation vont dans le sens de leur intérêt national, mais pas les français. Le libéralisme, c’est juste du patriotisme économique qui ne dit pas son nom.

Loïc fait exactement la même erreur que les communistes de années 50, qui adoptaient, par idéal, les positions favorables à l’Union Soviétique.

Son slogan, ce n’est plus “Plutôt rouge que mort” mais “Plutôt américain que pauvre”. C’est moins grave, remarquez !

Dans ce contexte, je vais essayer de vous prendre un petit exemple pour vous montrer ce qui se joue avec la langue. Là aussi, facile de mettre en avant le combat d’arrière-garde, le côté “village gaulois”, etc, etc…Ca a un côté spirituel, critique, amusant, un peu maso…Ce n’est pas trop compliqué à faire comprendre dans une émission de radio ou dans un blog… Bref, on aimerait presque y croire avec Loïc.

La plupart des lecteurs de ce billet n’auront pas lu Gibbon, parce que c’est un auteur anglais (de même que la plupart des anglo-saxons n’ont pas lu Voltaire).

Ce faisant, ils subissent une perte difficilement réparable. Gibbon (Histoire du Déclin et de la Chute de l’Empire Romain, ouvrage sorti, comme par hasard, la même année que La Richesse des Nations de Smith) est un des plus grands historiens modernes. Napoléon, Vigny, Flaubert, Clémenceau le lisaient, à une époque où évidemment, le latin tenait une tout autre importance qu’aujourd’hui.

Gibbon parlait parfaitement l’anglais et le français. Il voulait écrire son livre en Français car les ouvrages de référence qu’il aimait et dont il s’inspirait (Montesquieu, Voltaire) étaient rédigés en Français, la langue de référence. La France était de loin la nation la plus riche et éclairée d’Europe. Hume l’en a dissuadé et lui a conseillé d’écrire en anglais. La raison invoquée était que “comme les colonies des amériques vont sûrement continuer à grandir, le futur appartient certainement à la langue anglaise“. (On reste d’ailleurs confondu devant tant de clairvoyance. Ce conseil a 250 ans et l’influence de l’Amérique à cette époque se compare à celle du Luxembourg aujourd’hui).

Churchill connaissait des chapitres de Gibbon entiers par coeur; il reconnaissait qu’il avait beaucoup appris de Gibbon et ça se voit d’ailleurs dans ses actions comme dans ses discours.

Ce qui se joue donc avec la langue aujourd’hui, c’est l’existence des hommes de demain - et même d’après demain, l’influence de la langue et des oeuvres sur ce qu’on appelle le “Génie” ou la culture d’un pays dure plusieurs siècles.

Les romains n’imposaient pas leurs dieux, ils imposaient leur langue dans les pays envahis et c’était très sage de leur part.
La langue structure notre personnalité de façon très intime et inconsciente. Freud et Lacan l’ont montré (enfin pour Lacan, je crois qu’il l’a montré, je n’en suis pas sûr, je n’ai pas tout compris).

Je m’exprime parfaitement en français et en anglais, et je sais bien qu’on ne peut jamais dire exactement la même chose dans les deux langues. Quand je parle anglais, je ne suis plus tout à fait français et la richesse est dans la différence.

Bref, ça dépasse complètement les aspects “efficacité de l’entreprise” dont parle Seillière. Et ce n’est pas parce que les pays nordiques, dont parle Loïc, sont déjà conquis qu’il faut faire comme eux.

Ca n’empêche évidemment qu’il est souhaitable que les français parlent mieux les langues et en particulier l’anglais… Mais c’est tout autre chose.

Et pour que ce billet vous soit quand même utile à quelque chose, allez y: lisez Gibbon, faîtes-moi confiance: vous ne perdrez pas votre temps.

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Commentaires»

1. Davideo - 24 mars 2006

Gibbon ? Mais, il faut ranger cette note dans la catégorie "Animaux".
(Ok je sors, cela me fera du bien; en plus il fait beau.)

2. Thierry - 25 mars 2006

:)

3. OlivierM - 25 mars 2006

Davideo, au premier visionnage en diagonale, en lisant Gibbon j’ai aussi pensé aux singes… surtout après a voir lu le billet précédent !

Thierry, ce n’est pas toi qui as dit récemment que tu ne lisais plus Bloïc ?

En tout cas, je regrette de ne parler qu’un anglais moyen. Et je pense que c’est vraiment une faiblesse de beaucoup de français, qui nous coupe du monde. J’ai lu récemment qu’une différence d’approche de la langue nous empêchait de progresser rapidement en anglais :
- quand un étranger nous parle en français, on est tenté de le corriger à chaque petite erreur,
- quand un anglophone écoute parler un étranger, tant qu’il comprend, il ne dit rien.
Et nous sommes totalement conditionnés comme ça, ce qui fait qu’on a du mal à se lancer à l’oral tant que l’on ne maîtrise pas à 100% la langue.

PS : ton captcha ne marche pas bien, quinze fois zéro … il n’accepte pas 0 !

4. Thierry Klein - 25 mars 2006

Euh, non, je ne pense pas avoir écrit que je ne lisais plus Loïc… En tous cas, 100% d’accord avec ta remarque sur notre comportement titilleur vis à vis des gens dont le français n’est pas la langue maternelle.

5. Davideo - 26 mars 2006

Bon, le singe Gibbon c’était une blague. On a le niveau de plaisanterie que l’on peut.
Maintenant sur le fond, je pense que si tu Thierry, essaies de nous inciter à lire Gibbon ( ma femme qui est médecin dirait "stimuler") il faudrait nous en dire plus : Lorsque tu écris "lisez Gibbon parceque Churchill s’en est inspiré" ( je simplifie)c’est un peu court. Avec Internet nous sommes devenus de gros feignants et il faut vraiment nous taper dessus pour que l’on se bouge. A mon avis, une bonne méthode consiste à citer des extraits et les commenter. Parcequ’à ce moment je me dis " si ces quelques phrases sont si intéressantes, alors le livre incluant ces phrases doit être extraordinaire. Il me faut ce livre ! " et je cours l’acheter. Cela marche comme les bande-annonces de film. Je l’ai fais moi-même je ne sais plus où sur mon site en comparant Proust et France ( on a la culture que l’on peut ) et je ne vois pas d’autres moyens.
Sinon complètement d’accord avec l’ensemble de ta note.

cordialement

6. skirlet - 27 mars 2006

"En tout cas, je regrette de ne parler qu’un anglais moyen. Et je pense que c’est vraiment une faiblesse de beaucoup de français, qui nous coupe du monde."

C’est la faiblesse de beaucoup de… non-anglophones de naissance :-) Pensez-vous vraiment que le monde entier parle anglais parfaitement?.. Eh bien c’est faux. Par contre, chaque peuple a le même cliché rampant - "chez nous on est nuls en anglais, les autres sont bons".

Ce n’est pas l’orgueil national qui parle, je ne suis pas Française d’origine ;-)

7. Thierry - 27 mars 2006

Euh, oui, mais pour avoir étudié aux USA, je peux témoigner que les français sont en général un peu plus nuls que les autres !

8. skirlet - 27 mars 2006

Comme le disait Claire Brétecher, c’est dans la tête. Votre perception est sûrement influencée par le cliché qui vous a été inculqué dès l’enfance ;-)

9. Thierry Klein - 27 mars 2006

Ca, et aussi le fait que pour les latins, ça a l’air plus dur (français, italiens, espagnols…)

10. Jérémie - 29 mars 2006

Je suis tout à fait d’accord avec ce que tu dis. J’ajouterai simplement que si l’anglais s’est imposé, c’est qu’il fallait une langue commune pour la mondialisation, et que comme il y avait à cet endroit un vide officiel, c’est la langue la plus forte du moment qui l’a rempli.

En conséquence, si l’on veut définitivement mettre à bas le tout-anglais (je n’ai pas écrit "l’anglais") il faut que s’impose une alternative à l’anglais comme langue commune, notamment en Europe.

Et évidemment, il faut, sauf à retomber exactement dans le même problème, que cette langue soit neutre, c’est à dire ne soit celle d’aucun pays en particulier et mette donc tout le monde à peu près à égalité.
Il y a plein de langues comme ça, des langues construites (mais la plupart ne fonctionnent pas) la plus connue et la plus aboutie étant l’Espéranto (créée en 1887, largement répandue et développée depuis). En plus, la facilité de cette langue ne la réserve pas à une élite, contrairement à la bonne maîtrise de l’anglais, réservée à ceux qui peuvent partir à l’étranger au moins un an.
D’après les études de l’Université allemande en sciences de l’éducation de Paderborn, l’Espéranto s’apprend, selon les individus, entre 6 et 10 fois plus vite que l’anglais…

J’ai testé : c’est bizarre au début, mais c’est vrai que c’est bigrement facile parce que logique, avec des règles généralisables, sans exception, le tout étant donc très prometteur ;-)) Et c’est une langue très riche et précise, contrairement à ce que certains imaginent.
Evidemment, il faut ensuite vaincre nos réticences collectives fondées sur la peur de l’inconnu ou sur les préjugés, essentiellement.

11. sophie - 30 mars 2006

Non, les Français ne sont pas spécialement nuls en langues. On oublie un détail, c’est les racines latines du français ! Aussi, si les enfants apprenaient en priorité une langue comme l’italien ou l’espagnol ou le protugais, les résultats seraient bien meilleurs.

Malheureusement, pour beaucoup de personnes, langues étrangères = anglais ! Avec en prime quelques idées totalement fausses "langue facile" "langue parlée par tous dans le monde entier", etc…

Il faut sortir de cet état d’esprit, c’est vital (sauf pour les Britanniques à qui cela rapporte 17 milliards d’euros par an !).

Aucune langue en UE n’est digne de supplanter toutes les autres !

Alors, il n’y a pas un nombre indéfini de solutions : ou un plurilinguisme digne de ce nom, mais combien sont capables de parler 2 à 3 langues étrangères, ou l’adoption d’une "vraie" langue internationale, auxiliaire et neutre, j’ai nommé l’espéranto, car c’est la plus connue et la plus résistance malgré tous les mauvais coups qui lui sont portés depuis des années.

PS : les pays soi-disants bons en langues ne sont souvent que des pays où les gouvernements imposent une langue étrangère à outrance dès le plus jeune âge (devinez quelle langue). Les vraies langues de ces pays deviennent de plus en plus folkloriques et ces pays ne sont pas bilingues, mais diglossiques, nuance !

Sophie

12. Colpin Didier - 12 août 2007

« PATRIOTISME ECONOMIQUE »…
Patriotisme, voilà bien un mot passé de mode. Tentative de « come back », sortie des cartons, coup de plumeau, et accolé à « économique », coucou, le revoilà… Bof… Pas de quoi se mettre au « garde à vous »…
Restons dans un premier temps sur son sens originel : il n’est pas contestable que nous ayons eu à souffrir de diverses visions hégémoniques et de divers impérialismes plus ou moins belliqueux, souvent plus que moins… 1870, 1914, 1939… Bien sur, il ne faut pas oublier… Evidemment, en s’arrachant de la barrière temporelle, avec empathie, pleurons sur le malheur de ces générations… Mais comment sommes-nous sortis de cette haine à répétition ? Comment cette chronique d’une haine séculaire a-t-elle trouvé son épilogue ? Par la construction européenne ! Qui s’en plaindra ? Saluons les femmes et les hommes politiques, de gauche comme de droite, de ce côté du Rhin comme de l’autre qui depuis maintenant 60 ans œuvrent en ce sens. 60 ans de paix à l’intérieur de l’éxagone… Qui s’en plaindra ? Un peu d’histoire : A partir de Vespasien, au premier siècle de N.E., la Gaule, en s’engageant profondément dans le monde romain a connu un siècle de paix. Qui pourrait ne pas souhaiter la même chose aujourd’hui ?
Revenons à notre sujet : Si je dis à mes enfants de ne pas fumer tout en ayant une « clope au bec », je ne suis pas crédible… Patriotisme économique : n’est-ce pas quelque part un peu la même chose ? Car en même temps les exportations françaises sont souhaitées et encouragées tout comme le sont les investissements étrangers sur notre territoire. Si l’on souhaite voir se développer ce double mouvement et aussi nos productions achetées à l’extérieur du pays, il est difficile de tenir la position qui consiste à dire à l’étranger « achètes mes produits mais moi, je n’achèterai pas les tiens »… Il risque fort lui aussi de vouloir se replier… Et il n’y aurait au final à ce petit jeu que des perdants…
Là aussi, la construction européenne est à envisager ! Un exemple (que j’ai rencontré en tant qu’Administrateur URSSAF) : les entreprises françaises de fonderie ont du il y a 10 / 15 ans abandonner les fours thermiques trop polluants au profit de coûteux fours électriques. Aujourd’hui, elles sont gravement menacées par la concurrence des « Pays de l’est » qui sont héritiers de la culture soviétique : La pollution on s’en fou ! Les fours thermiques y sont toujours en activité… Il s’agit là (aussi…) d’une scandaleuse concurrence déloyale. Mais ce n’est pas avec moins d’Europe qu’elle disparaîtra et que ces fours deviendront propres, c’est au contraire avec plus d’Europe sociale, plus d’Europe syndicale, plus d’Europe environnementale !

Il est légitime d’affectionner le village, la ville où l’on est né. Mais cette tendresse ne se double pas d’un regard négatif envers ceux se trouvent à l’autre extrémité du pays, ni d’une intention de les spolier. Et, fort logiquement, nous ne souhaitons pas non plus être victime de tels agissements. De la même façon il est légitime d’aimer la France et la culture française. Cela n’est pas contradictoire avec le fait d’avoir une conscience européenne car l’Europe n’est pas un reniement de soi-même mais un élargissement, un enrichissement. Sans courir après des fantasmes (pensons au flop de l’Espéranto) il est temps de mettre de côté les discours à sens unique, et le patriotisme économique en relève, pour penser européen ! Pas pour parler de « patriotisme économique européen » car l’Europe n’est pas une patrie. Mais une mosaïque de. Parlons plutôt de protectionnisme élevé au niveau de l’Europe.
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